Patrice Hernu, Président d'Ecologie bleue et de France-Europe-Planète bleue, a bien voulu nous confier ses réflexions en marge de la prochaine présentation du projet de loi sur les OGM en conseil des ministres.
PGT: "Le 8 février prochain, le Ministre de la Recherche, M. Goulard présentera un texte très attendu sur les OGM, texte sensé traduire une directive européenne sur le sujet. Ce projet de loi est fortement inspiré par une commission d'enquête parlementaire controversée de l'Assemblée Nationale et dont les conclusions n'avaient pas été validées par deux parlementaires UMP (François Grosdidier et Nathalie Kosciusco-Morizet). Déjà, les Verts, Cap 21 et Greenpeace, notamment, ont fait part de leur hostilité.
Patrice Hernu, quel est votre point de vue sur ce projet de loi ?"
PH: On ne peut nier que l'avant-projet est assez pro-OGM, comme le sont la presque totalité des élus de droite et du parti socialiste. Le pire danger dans ce débat serait d’en rester à des positions de principe, pro ou anti OGM, sous prétexte que le débat est scientifiquement complexe. Il ne viendra en discussion à l'assemblée nationale qu’au courant du mois de mars et il reste donc possible d’obtenir l'introduction d'amendements recalant l’orientation générale avec les dangers et les risques réellement encourus.
C’est donc le moment d'intervenir auprès des élus et de les sensibiliser aux vrais enjeux.Pour notre part, nous avons entrepris depuis plusieurs années une réflexion sans a priori sur ces questions, notamment autour de Michel Breuzard à qui j’emprunte ici de nombreux éléments.
L'Europe avait choisi, de soumettre les OGM à un contrôle préalable à la recherche – évidemment il faudrait mieux définir ce point - et à la commercialisation. Toutefois le dispositif communautaire, complexe et confus, n'a pas permis de dissiper les craintes des "citoyens consommateurs", ni de répondre à leurs attentes.
L'Europe se trouve aujourd'hui au carrefour de deux volontés paradoxales, d’une part encourager sur son propre territoire le développement des biotechnologies, parce que ce sera demain une des clefs nouvelles de l’autonomie, d’autre part appliquer le principe de précaution dès lors que nos connaissances sont encore insuffisantes. Ce savoir est surtout mal partagé. Je pense particulièrement à la biodoversité, un élément essentiel mais dont l’opinion et les responsables politiques ont une vision si sommaire que, aujourd’hui, parler de l’impact des OGM sur la nature de cette biodiversité relève de la gageure. Or, tout ceci conditionne notre santé d’aujourd’hui et, surtout, de demain.
Nous devons également poursuivre une réflexion approfondie sur le modèle de développement durable que l'Europe tente de mettre en oeuvre et sur l'usage approprié des nouvelles technologies qu'il implique. L'analyse de l'ensemble des enjeux liés aux OGM, recommande la mise en oeuvre de procédures permettant d'apprécier les avantages et inconvénients de l'introduction des OGM. On devrait préconiser l'application d'un moratoire sur toute nouvelle mise sur le marché d'OGM tant que le dispositif communautaire ne garantira pas leur étiquetage et leur traçabilité et ne définira pas clairement les responsabilités des acteurs impliqués. Mais cela ne suffira pas tant est imparfaite l’opinion des citoyens consomateurs.Il y a donc urgence à traiter le dossier, par tous ses angles. C’est l’occasion. Le Parlement européen a ouvert la voie à la levée du moratoire observé depuis des années sur les organisme végétaux génétiquement modifiés. La France doit effectivement s'efforcer de "fixer un cadre clair pour les recherches et transposer les directives communautaires applicables".
Si nous avons à EB le souci de poser le débat à son vrai niveau en souhaitant qu'on aborde la question des OGM avec "raison" plutôt qu'en se laissant aller à la passion, il demeure que les OGM échappent encore à toute rationalité parce que leurs risques restent mal identifiés.
- Sur leur capacité à déclencher des allergies, pas de réponse utilisable, même s’il en est de partielles ;
- Sur le pouvoir que les gènes insérés dans les OGM auraient sur d'autres plantes en les rendant résistantes aux herbicides, pas de certitude généralisable ;
- Sur les bio invasions appauvrissant l'écosystème, des doutes et, pour ma part, des craintes très sévères pour certains écosystèmes spécifiques, comme par exemple ceux des fonds abyssaux, dont l’importnce est méconnue et où la perte de diversité atteint jusqu’à 80% pour des raisons mal élucidées.
L'histoire des sciences nous apprend que chaque découverte peut produire du bon grain comme de l'ivraie, selon ce qu'il en est fait et surtout de l'intérêt pécuniaire de ceux qui exploitent la découverte ou le procédé. C'est le cas des OGM.
La précaution, au sens littéral du terme, s’applique.
Or, le principe de précaution exige que l'on fasse très sérieusement le tri, quelle que soit la pression économique pour l'escamoter. Ce tri doit se faire dans la sérénité et à l'abri de pressions et seule la puissance publique peut le garantir. Encore faut-il qu'elle s'en donne les moyens.
Ecologie Bleue a mené combat, sans succès, pour que le principe de précaution soit considérée dans le Préambule de la Constitution comme une exigence éthique qui s’appliquerait à tous les acteurs et non une norme administrative (ou pire de marché) qui s’applique aux seuls acteurs sous tutelle de la puissance publique comme l’article 5 en a finalement décidé. Ma crainte était double : que ce principe ne serve au final qu’à produire une jurisprudence de parapluie et qu’il reporte, habitude bien française, tout le poids de l’exigence sur la Loi pour des domaines où précisément elle est la plus mal adaptée, parce qu’ils sont mouvants et fondés sur des incertitudes « essentielles ».
Ceux qui ont défendu l’article 5 dans sa rédaction sont donc pris au piège et ne pouvaient pas rejoindre les conclusions d’aucune commission d’enquête pour peu qu’elle tente de poser les bonnes questions. Dans ces domaines, il faut rejeter toute religion toute faite comme l’idée d’utiliser la précaution pour « assurer sociétalement sa responsabilité politique ». Sur les craintes exprimées, aujourd'hui, on semble loin du compte. Malgré tout, pour légiférer efficacement, de l’abondance d’études sur les effets d’une plante transgénique sur son environnement biologique, il se dégage deux enseignements, l’un pour les micro-organismes du sol, l’autre pour les formes de vie plus évoluée.
- D’une part, si le transgène combat certains micro-organismes, ou si au contraire, il les nourrit, on voit la population de ces micro-organismes présents dans un volume donné autour de la plante (racines en général) respectivement chuter, ou au contraire croître, de 100, 1 000 voir 10 000 fois, alors que la population totale en micro-organismes dans ce volume reste approximativement constante, ce qui signifie que certains des micro-organismes insensibles au transgène se sont respectivement multipliés, ou au contraire ont régressé.
- D’autre part, des plantes résistant aux insectes ou tolérant des herbicides peuvent réduire de façon significative les insectes et les "mauvaises" herbes visés par ces transgènes. Il s’ensuit des effets sur les oiseaux, la pollinisation d’autres espèces végétales, l’envahissement des niches écologiques que ces insectes ou plantes libèrent par d’autres espèces dont on ne connaît pas d’avance les effets et qu’il faudra probablement combattre par d’autres OGM, etc.
Dans les deux cas, on touche donc à un équilibre vital et relativement instable, dont la modification est pour le moins très aventureuse. Car personne n’est capable d’en prédire les conséquences ni jusqu’où et jusqu’à quand elles se propageront.
J’espère que le débat au parlement ne sera pas l’occasion d’empoignades politiciennes et que la loi sera accompagné des procédures d’évaluation et d’auto révision car, s’il y a nécessité de légiférer, il y a aussi nécessité de ne pas s’enfermer définitivement dans des voies qui pourraient très vite s’avérer erronées.
PGT: " Dans ces conditions, quelles réflexions et interrogations peut-on proposer pour donner du sens à la discussion de ce projet de loi ? "
PH: D’abord, on peut se demander pourquoi se limiter aux seules manipulations génétiques à vocation agricole.
La sélection de plantes, animaux domestiqués par croisement entre individus de la même espèce et présentant des facultés "intéressantes " (abondance, qualités, résistances…) remontent loin dans la préhistoire. De tels croisements étaient cependant limités par la barrière des espèces, du fait que chaque espèce a évolué dans une niche écologique particulière à laquelle elle s’est adaptée pour sa survie (nourriture, défense, protection…). Même entre espèces très voisines, ces barrières correspondent à des modifications génétiques profondes et s’opposent au croisement.
Ce confinement génétique des espèces a été potentiellement aboli dès lors qu’on a mis au point des outils pour couper et coller des fragments d’ADN. On dispose d’un jeu de centaines d’espèces de "ciseau"(enzymes de restriction) dont chacune est capable de couper l’ADN sur une ou près d’une séquence spécifique de quelques bases.Le génie (ou la manipulation) génétique consiste à découper dans un génome donné un fragment contenant un gène sélectionné et de l’insérer ailleurs, notamment dans un autre génome, ce qu’on appelle la "transgénèse". L’opération s’affranchit de la barrière des espèces, puisqu’on travaille directement sur un ADN pur, qui est de même nature chimique dans toutes les espèces vivantes.On peut même théoriquement synthétiser des gènes à volonté et les introduire dans le génome d’une espèce donnée, réintroduire ce génome dans sa cellule et l’y faire s’exprimer.La cellule aura été "génétiquement modifiée", c’est à dire reprogrammé en partie pour exprimer un gène qui ne faisait pas partie de son patrimoine antérieur. Si cette cellule est un œuf, l’individu qui sortira portera dans chacune de ses cellules un génome renfermant le gène étranger : ce sera un organisme (plante, animal) génétiquement modifié. Par croisement avec un partenaire de la même espèce, ce gène se propagera dans sa descendance selon les règles établies par Mendel il y a plus d’un siècle.
Il est clair que ce débat ne ressort pas du seul domaine agricole. Un cadre éthique plus général est indispensable.
Ensuite, il faut se garder de mettre sur le même plan le principe de précaution et la prévention. Il ne s'agit pas du tout de la même chose.
La responsabilité qu’impose le développement du génie génétique n’est pas à la mesure de la maîtrise acquise sur le vivant. On doit la mesurer à l’aune des limites de nos connaissances des effets du transfert sur l’organisme dont on modifie de la sorte le patrimoine génétique. Si la prudence s’impose, dès que les OGM sortent des laboratoires pour être commercialisés, c’est en outre en raison de l’ignorance, dans laquelle on se trouve, des conséquences sur la santé et sur l’environnement de leur diffusion rapide, et ce à grande échelle. Si ces conséquences ne seront pas nécessairement désastreuses, il y a tout lieu de penser qu’elles ne seront pas maîtrisables. Le principe de « responsabilité » auxquels les écologistes font référence à la suite de Hans Jonas, convient donc moins à l’application de la transgénèse et à la diffusion d’OGM, que le principe de précaution. Si les OGM relèvent plus de la précaution que de la prévention, c’est que les risques sont encore mal cernés et sujets à caution. C’est tout le problème.
La découverte de la structure de l’ADN a permis de traiter les processus cellulaires de la synthèse des protéines comme des mécanismes de transfert d’information. Or, cette découverte fut contemporaine du développement de l’informatique. Henri Atlan formule l’hypothèse que cette conjonction a fortement influencé l’interprétation que firent les biologistes du rôle des gènes dans le fonctionnement cellulaire.
La métaphore du « programme » génétique a conduit les biologistes à postuler que « tout est dans le gène ». C’est dans le génome, celui que les généticiens séquencent, décryptent, manipulent (à grand renfort de moyens publics, privé ou charitables), que résidait le secret de la vie, comme l’identité des organismes, voire, lorsqu’il s’agit d’humains, certains traits de leurs psychismes compte tenu des récents développements de la génétique et de l’embryologie. Or, grâce à des travaux plus récents, ceux d’Atlan notamment, il faut considérer que le génome n’est ni un programme, ni une séquence aléatoire dénuée de signification, mais un ensemble de données mémorisées qui sont traitées et utilisées dans un processus dynamique, produit par l’ensemble des relations biochimiques de la « machine cellulaire » et qui fait fonction de programme.
Si l’on admet cette hypothèse, devenue vraisemblable, tout n’est donc pas dans le gène. Ce qui complique évidemment le débat et le replace d’ailleurs dans celui plus général de la biodiversité, liée à la relation complexe entre les gênes et leurs environnements successifs qui sont aussi comme des codes externalisés.
On ne pénètre pas plus le secret de la vie en manipulant le génome qu’en étudiant et modifiant le métabolisme cellulaire. On ne viole pas plus le sacré de la vie en pratiquant le génie génétique qu’en administrant des tranquillisants à un angoissé. On ne peut plus justifier, par la métaphore du programme, la rhétorique prométhéenne des scientifiques et la publicité des trusts de l’agrofourniture, ni la crainte hypertrophiée d’un démiurge fou. Si la transgénèse comporte des risques, ce n’est pas en raison de sa puissance, mais du fait qu’en transférant un gène dans le génome d’un hôte, on ne sait pas encore très bien ce que l’on fait. Il faut donc choisir de le savoir sans imposer à la communauté des dangers dont elle n’aurait qu’une fausse conscience.
En tant que principe d’action publique, le principe de précaution impose aux organismes de recherche de développer des investigations susceptibles d’évaluer les risques sanitaires et environnementaux.
Le principe de précaution n’implique pas qu’on s’y installe mais qu’on fasse tout pour en sortir. Ce devrait être un principe de progrès et non de parapluie. Le projet de loi a t-il suffisamment fait sien cette exigence, devenue constitutionnelle ? Car, même imparfaitement rédigée, elle demeure. On peut effectivement en douter.Il ne s’agit donc pas de renoncer au savoir scientifique, ni de la remplacer par une éthique, mais d’en convoquer toutes les procédures.
L’objectif serait, enfin de compte, de développer une " culture de la précaution ". Dans une situation de crise (comme on en a connu avec le sang contaminé ou avec la vache folle), celle-ci devrait permettre de mobiliser toutes les ressources de la connaissance : de la mémoire scientifique ( pour trouver des cas analogues ), à l’interdisciplinarité des approches.
Elle suppose, en outre, une redéfinition de l’expertise. Dans cette confrontation des savants et des politiques, il serait moins question de dire ce qui est scientifiquement validé que de poser sur la place publique les controverses scientifiques. Il ne s’agit plus de proposer ( avec l’arrogance de celui qui sait ) au politique de décider " en toute connaissance de cause ", mais d’initier une délibération sur les risques que l’on peut accepter de prendre, dans un état donné - et controversé - du savoir.
L’application du principe de précaution invite ainsi à ne s’engager dans une innovation (et lorsque des risques graves pour la sécurité ou des altérations irréversibles de l’environnement sont suspectés) qu’à l’issue d’un débat public, informé par l’état des connaissances et des incertitudes. C’est en ce sens que le principe de précaution est solidaire de ces innovations institutionnelles que sont les forums, conférences de consensus et conférences citoyennes, déjà fort répandues en Europe du Nord. Là où le choix systématique du scénario du pire peut conduire certains, comme Jonas qui a pensé tout cela avant tous les autres, à en appeler à un Etat autoritaire, l’application du principe de précaution conduit ainsi à préconiser une démocratie participative. Gageure actuellement dans un domaine où l’information est faire d’un mélange de fausses peurs et d’inconsciences industrielles.
On s’interroge beaucoup sur le rôle du Parlement. Ce débat sera très instructif sur notre capacité à poser les jalons d’une démocratie moderne.
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