Patrice Hernu, Président d'Ecologie bleue et de France-Europe-Planète bleue, nous livre son sentiment sur les propositions de Nicolas Hulot
Que retenez-vous des propositions de Nicolas Hulot ? Surtout les deux premières qui sont au cœur du débat politique sur l’écologie depuis quelques années.
Un vice-président au développement durable ? Il importe de remettre l’ensemble des décisions économiques, sociales, environnementales mais aussi militaires et diplomatiques dans la perspective des engagements structurants. Mais, un vice-premier ministre n’est peut-être pas la meilleure solution. En réalité, dans le système présidentiel français, sauf à changer de régime, les décisions engageant la nation sur la durée sont du domaine présidentiel. C’est pourquoi, j’avais proposé lors de la préparation de la charte environnementale devenue préambule de la Constitution que soient explicitement prévus des mécanismes par lesquels par exemple le Président de la République présenterait tous les trois ans une loi cadre de développement durable devant le Parlement réuni dont le renforcement des pouvoirs est à l’ordre du jour et non ceux du premier Ministre !
Mais un vice-premier ministre, cela veut dire aussi un grand ministère transversal du développement durable ? L’un n’empêche pas l’autre ; ce n’est pas lié. Le Président conduit les Armées et la diplomatie. Il y a un Ministre de la Défense et un autre des Affaires Extérieures. Il faut évidemment un Ministère du Développement Durable mais non pas un vice premier Ministre. Ce peut être un Ministre d’Etat. Son administration reprendrait en outre la magistrature de cette ardente obligation du Plan devenue désuète et qui, de ce fait, a en fait disparu. Le Président de la République et le chef d’orchestre de la politique, le Premier Ministre, doivent prendre en charge le développement durable et non le déléguer à un adjoint. Le développement durable est une autre manière de faire de la politique. Ca ne se délègue pas.
Et le Ministère de l’Environnement ? Il devra à terme être séparé du développement durable et se renforcer en regroupant les politiques qui impactent les espaces naturels, agriculture et forêts inclus. Le développement durable doit en revanche superviser directement l’énergie, les transports et l’aménagement du territoire.
Nicolas Hulot regrette comme vous qu’il n’y ait pas un grand Ministère du développement durable ? Oui, nous sommes d’accord là-dessus. Nous formulons d’ailleurs cette proposition depuis longtemps. Quand la question s’est posée en 2002 de créer une administration du développement durable sous responsabilité politique, j’ai plaidé pour que ce Ministère soit au plus haut niveau et non constitué d’un secrétariat d’Etat annexé à l’environnement. Nicolas Hulot conseillait le Président de la République et c’est malheureusement la solution du Vice-ministère qui a prévalu, un secrétariat d’Etat sous tutelle. Nicolas Hulot a fini par comprendre que la question était institutionnelle et ne tenait pas à la personne des Ministres. Mais ce qu’il propose, c’est également une solution par délégation. Ce n’est pas la bonne voie. C’est un compromis médiatiquement intéressant mais politiquement non pertinent.
Cela a pourtant créé un vrai débat ? Oui, c’est un grand mérite. Nous n’avions pas été écoutés. Il l’est. Par exemple, Nicolas Hulot est allé porter la bonne parole chez Bayrou qui, emballé a déclaré soutenir cette proposition. Bayrou a tout simplement oublié que j’ai personnellement introduit le projet de grand Ministère du développement durable dans les projets de l’UDF en 1998 et qu’il a soutenu ce projet comme candidat en 2002. Les déclarations ne valent que dans la durée et par les actes qui suivent. Sur ce plan, Hulot est intéressant car son écologie est à la portée des politiques de notre pays. C’est bien pour la prise de conscience mais insuffisant pour avancer réellement.
Et concernant la taxe sur le carbone et la fiscalité, ce qui constitue sa deuxième proposition ? Oui mais, ce n’est pas un débat nouveau. La taxe carbone a été largement débattue dans les années 90 au niveau européen. Elle favorisait trop la France. Notre pays, sur le plan de l’énergie est avantagé par son parc nucléaire peu contributeur d’équivalent carbone. Aussi, Jacques Delors avait proposé une taxe mixte 50-50 Energie-Carbone. Cette idée a également échoué car l’avantage France restait trop important et par ailleurs, taxer l’énergie, polluante ou non, était vue comme malthusien et contraire aux orientations européennes.
Hulot fait fausse route ? Non, il découvre un vrai débat de fond. Toutefois, le problème n’est pas de taxer, il est de donner un vrai prix au carbone fossile de sorte que le marché incite les producteurs à offrir aux consommateurs des modes de développement qu’ils puissent continuer de choisir librement alors qu’ils seraient devenus vertueux. La taxe n’intervient qu’en dernier recours. C’est un réflexe trop rapide en France.
Donc vous ne partagez pas cette proposition ? Elle est au contraire utile. Mais ce n’est pas la panacée. Nicolas Hulot dit « il faut déporter la fiscalité du travail sur les pollutions et les ressources rares ». Très bien ! J’ai introduit cette problématique en 1994 dans le programme de Brice Lalonde. Pendant deux siècles, la ressource travail manquait. L’Etat l’a taxée pour inciter les entreprises à l’économiser. Mais en la taxant, il ne la tarissait pas. Au contraire, avec le niveau de vie, la population s’est développée. Keynes a théorisé tout cela, les libéraux et Karl Marx aussi à leur façon avec la valeur travail. Mais, désormais, tout cela est terminé. La ressource travail est mondialement surabondante. En revanche, les ressources naturelles manquent ou sont déséquilibrées tandis que le carbone libéré est en excès. Nous vivons dans une économie qualifiable de « Carbon exchange standard »
Il faut donc taxer le Carbone ? Oui pour inciter les acteurs à l’économiser. Mais il faut surtout donner un prix et donc un coût au carbone, lui donner sa valeur dans l’économie marchande puisqu’il est en première approximation l’origine de la vraie valeur marginale d’échange dans l’économie mondiale. Sauf qu’il était jusqu’à présent gratuit ou presque. D’où les désordres de ce système.
Ce n’est pas ce que fait le protocole de Kyoto ? Non, ce protocole organise un marché d’échanges des obligations nés de l’accord. C’est très différent. Ca ne concerne qu’à peine 30% des émissions à réguler. C’est pourquoi l’Europe si elle veut faire de vrais efforts pour réguler le climat et ses émissions – elle le doit pour maintenir son patrimoine –, sera contrainte de protéger son marché en taxant le carbone incorporé dans les importations en provenance des pays qui ne font pas les mêmes efforts qu’elle.
Ce n’est pas ce que propose Nicolas Hulot ? Pas vraiment ! Je milite pour un prix du carbone unique (donc un prix de marché) depuis longtemps. La taxe n’a pour fonction que de rétablir une égalité concurrentielle et par là de contraindre ceux qui n’adhèrent pas à Kyoto à s’aligner sur ceux qui font des efforts et non l’inverse. Le but est à terme de converger vers un vrai prix du carbone. Pour l’Etat moderne, la fiscalité est devenue un vrai casse-tête. Taxer le travail incitait l’Etat à l’encourager comme ressource à venir dans le même temps où il encourageait les entreprises à l’économiser. Coup double qui a généré une croissance fantastique. Pour la pollution, c’est beaucoup plus compliqué, car l’Etat ne peut faire de la pollution son fond de commerce comme il l’a fait avec le tabac ou l’essence. Aussi, je répète que l’objectif est le prix de marché et non la taxe. En ce sens, la proposition du premier Ministre qui veut mettre à l’étude une taxe carbone équilibrant le prix intérieur du carbone et le prix extérieur va dans la bonne voie. C’est plus novateur et révolutionnaire que ce propose Nicolas Hulot.
Oui, ce n’est qu’un projet. Cela verra t-il le jour ? Cela passe inévitablement par l’Europe qui ne pourrait accepter une sorte de taxe sur le carbone ajouté (la valeur ajoutée matière se superposant à la taxe traditionnelle sur la pure valeur ajoutée financière) au sein d’un seul pays. Cela serait considéré comme retour au protectionnisme. Dire qu’il faut que les projets des partis intègrent l’écologie est largement insuffisant. Ils le peuvent bien. Mais que se passe t-il ensuite ?
Que faut-il ? Une nouvelle politique militaire, une autre conscience des réalités géostratégiques du monde et sans doute un sommet international qui mettrait à plat la question des monnaies au cœur desquelles se trouve désormais la question écologique. Une sorte de nouveau « Bretton Woods » où l’on ferait entrer dans les monnaies de réserve la monétarisation des ressources en carbone fossile que la communauté international doit s’interdire de libérer dans l’atmosphère : les forêts primaires, les huiles lourdes du fond des océans, les nouvelles ressources en charbon, etc.
Comment cela pourrait fonctionner ? Si les ressources en carbone avaient une valeur sur le long terme, leurs propriétaires pourraient les vendre aux banques d’émission plutôt que de les exploiter. Ils pourraient alors figurer en bons dans les monnaies de réserve comme l’or avant les accords de Bretton Woods. C’est cela le « Carbon exchange standard ». Sinon, nous allons dans une société de contraintes et de conflit. Nous devons orienter l’économie de régulation vers un prix de marché du carbone à terme. Evidemment, il est nécessaire de protéger ce marché par des taxes d’équilibre s’il n’est pas universellement accepté. La proposition du gouvernement va dans le bon sens.
Et Nicolas Hulot ? Il peut aider à convaincre les opinions d’y aller vraiment plutôt que d’en parler. Bref, il fait peur intelligemment. Mais les solutions sont ailleurs. L’écologie est aujourd’hui l’affaire de tous. C’est une urgence partagée. Il n’y a pas de gourou.
Et ses autres propositions ? La démocratie participative, l’enseignement de la nature ? C’est le débat de toute la société. Un débat de civilisation. C’est ce dont tous les politiques débattent depuis trente ans. C’est important mais l’urgence est à penser la planète et ce que nous y serons utilement demain sans se battre sempiternellement la coulpe.
par pierre-gilles tronconi publié dans : Grands entretiens recommander










Rachid Kaci, président-fondateur de la 




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